Apollo 12 (1ère partie)

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Pas de tir 39A, au Centre Spatial Kennedy Floride USA, le 14 Novembre 1969, moins de 4 mois après la célèbre phrase de Neil Armstrong, une nouvelle fusée Saturn V trône et attend son heure !

Aucun orage n’était prévu et pourtant un déluge tropical s’abat sur le président Nixon, sur les dignitaires et les journalistes venus assister au lancement de cette nouvelle mission lunaire.

Le contraste avec le départ radieux d’Apollo 11 ne pouvait pas être plus grand.

La mission Apollo 11 fut un immense succès mais Eagle (son LM) s’était posé à près de 7000 mètres de sa cible initiale. Or, pour réaliser l’exploration géologique d’un site planifié à partir d’un point précis, il est nécessaire que le LM se pose à l’endroit prévu, surtout quand les astronautes sont à pied, ce qui est le cas pour cette mission qui nous intéresse, à savoir Apollo 12 (du 14 au 24 novembre 1969).

Ce n’est pas Gene Kranz pour ce coup-ci, mais Gerry Griffin qui sera le directeur de vol et pour la première fois. Mais c’est aussi le baptême du feu (c’est le cas de le dire) pour Walt « Kappy » Kapryan, le directeur de lancement à Cap Kennedy ; deux « bleus » donc, à des postes bien stratégiques de cette mission.

Pour Gerald D « Gerry » Griffin et son équipe Gold, c’est un grand jour. Il faut réussir un « pinpoint landing » (un atterrissage parfait ou alunissage parfait).

Une petite explication s’impose concernant le choix de la couleur « or » pour l’équipe de Griffin.

Griffin parle : « Après le feu d’Apollo 1, je fus assigné à Downey en Californie pour superviser les travaux de modification du module de commande. Ainsi, je voyageais souvent entre Houston et Los Angeles, à bord des avions de Continental Airlines à la dérive de couleur « or ». Mes collègues à Houston me taquinaient souvent, en arguant du fait que je passais du bon temps à Hollywood, dans l’état doré comme on appelle aussi la Californie. Ainsi ai-je décidé d’adopter cette couleur pour mon équipe. »

Conrad salue, Gordon à gauche et Bean derrière.

De gauche à droite : Bean, Gordon imposant et Conrad et son légendaire sourire

Le compte à rebours s’égrène, la fusée rugit sous des torrents de pluie, Charles « pete » Conrad (le commandant), Richard Gordon (le pilote du CSM « yankee clipper ») et Alan « al » Bean (le pilote du LM « Intrepid ») décollent en direction de l’océan des tempêtes vers un point situé tout près (moins de 200 mètres) de la sonde Surveyor 3.

Il n’y aura pas de grandes phrases historiques pour C.Conrad quand il lance à la radio : » Ce petit bébé est à fond ! Un chouette décollage, vraiment pas mal du tout ! ».

Comme nous vous en parlions plus haut et pour motiver un alunissage très précis, l’objectif est de poser le LM « Intrepid » à proximité de la sonde « Surveyor 3 », qui a aluni en douceur le 20 Avril 1967, dans l’océan des tempêtes, à environ 390 km au sud-sud ouest du cratère Copernic. Le but est d’en ramener des pièces sur Terre afin d’étudier les effets d’un séjour prolongé dans l’environnement lunaire sur les parties mécaniques, l’électronique et les optiques, causés par le bombardement micro-météoritique et les radiations.

Au bout de 36 secondes, la fusée s’enfonce dans le plafond nuageux à 2000 m au dessus du centre spatial. Soudain, elle est violemment frappée par la foudre et à bord de la capsule (le module de commande Yankee Clipper), des dizaines de voyants s’éteignent comme si une partie du système avait disjoncté (non, on ne parle pas d’Apollo 13 ; ce sera pour plus tard !).

A Houston, on reste muet et silencieux ! Griffin et ses contrôleurs sont éberlués lorsqu’ils voient tous les paramètres de vol disparaître de leurs écrans de contrôle. Gerry retient son souffle et observe sur les écrans géants que la trajectoire de la fusée est constante et parfaite. Ni une ni deux, il coiffe son casque auditif en pressant avec ses deux mains pour pouvoir entendre une conversation des astronautes au travers du bruit parasite causé par l’électricité statique ; le moment est grave et Griffin est soulagé lorsqu’il entend Conrad s’écrier : » Alons bon, c’était quoi ça? J’ai perdu tout un tas de trucs » puis il informe Houston à peu près sur le même ton : » Hé ! on a perdu tout un tas de trucs. Y a plus rien ! ». Un second éclair frappe la fusée : « Et allez… Là, je viens de perdre la plate-forme ».

La foudre frappe Apollo 12

Pour vérifier l’orientation de la fusée, l’horizon artificiel est relié à cette plate-forme inertielle qui fait normalement le job. Mais elle est défaillante, ainsi que forcément l’horizon artificiel : ça se complique !!!

Les 3 hommes ne savent plus dans quelle direction fonce la fusée. Dick Gordon, chargé des systèmes du module de commande, signale : « Il nous reste le GDC » (un système qui pouvait se substituer en cas d’urgence à la fameuse plate-forme). 

« Ouaip », lance pete qui ne semble pas très heureux d’entendre ça ! Ca ne lui a pas d’ailleurs traversé l’esprit d’enclencher le système d’extraction de la tour de sauvetage.

Bean avouera plus tard avoir été impressionné par les vibrations violentes de la Saturn V, mais ne dit rien sur le moment.

Conrad résume la situation pour les contrôleurs de mission : « OK les gars, on vient de perdre la plate-forme et y a à peu près tout le reste qui nous a plus ou moins laissé tomber. »

Il passe en revue tous les voyants d’alarme bien plus nombreux qu’il n’en avait le souvenir. A la fin de sa liste, presque timidement, Bean prend enfin la parole : « Euh, moi j’ai un peu de courant ici ! ». « Ah, t’as du courant, toi ? », dit Conrad. Houston confirme : « Vingt quatre ampères, c’est très peu ! ».

Un jeune ingénieur au sol, John Aaron, comprend que la perte des 3 piles à combustible a forcé le système électrique a passer sur batterie ; dernière source d’énergie dont la durée est très limitée et qui est bien incapable de fournir les 75 ampères nécéssaires au fonctionnement du système pendant le décollage.

« Allez, il faut se bouger !! »

Aaron se souvient qu’il est possible de redémarrer l’ensemble en faisant passer momentanément le système informatique (le SCE pour Signal Conditioner Equipment) sur une alimentation auxiliaire.

Ouf, ce sera la bonne solution. En tout cas, le communicateur de capsule retransmet les infos des contrôleurs qui n’ont pas vraiment une idée claire de ce que propose Aaron !

Lorsque Conrad reçoit les infos, il s’étonne à son tour : « Essayer de passer le SCE sur AUX ? Va savoir ce que ça veut dire ! ». En fait, Pete n’a pas, lui non plus, la moindre idée où se trouvent ces commandes.

Pourtant, cette manip en devenir parle à Al Bean ; il croit l’avoir effectuée une fois, il y a quelques mois, lors d’un exercice simulant un incident jugé très improbable.  

Avant cet instant, Dick Gordon irritait souvent Alan Bean parce qu’il avait la manie de lui dire quoi faire sans lui laisser le temps de trouver lui-même la solution. Pas cette fois !

Le pilote du module de commande dit simplement à son ancien élève : « OK, Beano, c’est à toi de jouer. » Un grand moment de solitude pour cet homme qui craint de ne pas être à sa place.

Ca mériterait de s’arrêter sur la vie d’Alan Bean mais vu la longueur des choses à dire, on se réservera ce récit pour un autre moment.

La manoeuvre « SCE sur AUX » fonctionne effectivement comme dans les souvenirs d’Alan ; les piles à combustible sont à nouveau en ligne et toutes les commandes sont revenues à la normale.

Il est facile de constater que désormais le système de guidage très robuste de la Saturn V l’a maintenu sur une trajectoire optimale pendant qu’ils avaient perdu tout lien avec elle.

La mission est sauvée grâce à Alan, celui qui ne doit sa place qu’à une invraisemblable loterie, qui est un « bleu » et n’a jamais volé dans l’espace !

Les allumages des second et troisième étages se passent sans encombre.

Bon, vous avez tous compris que lorsque le troisième étage est allumé, on arrive en orbite terrestre et c’est lors de ce moment calme et serein niveau trajectoire que nos astronautes vérifient tous les systèmes avant de s’engager dans l’injection translunaire.

Chris Kraft (directeur adjoint du Manned Spacecraft Center) s’approche de son directeur de vol G.Griffin et lui dit gentiment à l’oreille : « Si tu penses qu’il faut annuler la mission, alors fais ce que tu penses correct de faire. »

Griffin donne l’ordre de lancer le vaisseau vers la lune ; l’instant est historique, Griffin vit son heure de gloire et l’homme le plus fier de lui est son frère aîné Kane. Ce fameux frère, ancien héros de la deuxième guerre mondiale aux commandes de son bombardier B-17 que le jeune Gerry admirait tant. Son autre frère Larry, manquera tout ça, empêtré qu’il était comme pilote en pleine guerre du Vietnam.

Contrairement à Apollo 11, c’est un équipage de mousquetaires qui traverse maintenant l’espace : trois amis sincères, drôles et farceurs, qui ne se séparent jamais, même le week-end.

Il y a un truc moins rigolo que nos trois compères ne savent pas : les ingénieurs craignent fortement que les éclairs n’aient endommagé les parachutes nécessaires à la rentrée atmosphérique.

On décide après moult discussions de leur cacher le problème afin qu’ils se concentrent sur la mission (sympatoche !).

Si, au sol, on sait que l’équipage sera peut-être perdu à son retour sur terre, cette perspective sinistre ne gâche pas la fête à bord ! On s’amuse des effets de la microgravité qui a tendance à repousser les fluides vers le haut du corps (Bean se moque des grosses têtes de ses deux amis, enflées comme s’ils avaient pris 20 kg d’un coup).

Même si Bean est désagréablement conscient que seuls quelques millimètres de tôle le séparent de la mort, et même s’il est encore habité par la crainte de faire une bêtise, une erreur qui compromettrait la mission, l’ambiance du voyage est très joyeuse.

Le 18 novembre 1969, Dick Gordon, le pilote au physique de premier de la classe qui complète si bien ses compères avec ses allures de crooner, place le vaisseau en orbite lunaire.

Prêts pour deux excursions lunaires ? C’est pour bientôt !